À Marseille, Euroméditerranée ne se résume pas à quelques tours modernes visibles depuis l’autoroute ou la gare Saint-Charles. Depuis la fin des années 1990, ce vaste projet urbain transforme la façade littorale, les anciens quartiers portuaires et plusieurs secteurs situés au nord du centre-ville. Bureaux, logements, commerces, transports, équipements culturels et espaces publics y ont changé le quotidien de nombreux Marseillais.
Mais que change réellement Euroméditerranée pour la ville ? Le projet crée-t-il seulement un nouveau quartier d’affaires ou participe-t-il à une transformation plus large de Marseille ? Voici les principaux effets à connaître, avec les avancées, les bénéfices et les limites encore visibles sur le terrain.
Euroméditerranée, de quoi parle-t-on exactement ?
Euroméditerranée est une opération d’intérêt national lancée en 1995. Elle est pilotée par un établissement public d’aménagement, l’EPA Euroméditerranée, en lien avec l’État, la Ville de Marseille, la Métropole Aix-Marseille-Provence, la Région et d’autres partenaires publics et privés.
Le périmètre concerne principalement les quartiers situés entre le Vieux-Port, la Joliette, Arenc, la gare Saint-Charles et les secteurs plus au nord, jusqu’à la porte d’Aix et, pour les extensions récentes, vers les quartiers de la deuxième partie du projet. Le territoire est vaste : il englobe des zones portuaires, des friches industrielles, des rues commerçantes et des quartiers d’habitat ancien.
L’objectif est double :
- renforcer le rôle économique de Marseille et son ouverture sur la Méditerranée ;
- reconnecter le centre-ville avec les bassins portuaires et le littoral.
Au départ, l’enjeu est aussi de réutiliser des espaces délaissés. Les docks, entrepôts et emprises ferroviaires occupaient une place importante dans cette partie de la ville, mais ils formaient souvent une coupure entre les habitants et le port. Euroméditerranée a donc engagé une vaste opération de renouvellement urbain, avec de nouveaux immeubles, des places, des rues réaménagées et des équipements accessibles au public.
Un nouveau centre économique pour Marseille
Le changement le plus visible concerne l’activité économique. La Joliette et Arenc accueillent aujourd’hui de nombreux sièges d’entreprises, cabinets, services financiers, sociétés de conseil, acteurs du numérique et entreprises liées au commerce international.
La tour CMA CGM, inaugurée en 2011, est devenue le symbole architectural du quartier. Conçue par l’architecte Zaha Hadid, elle accueille le siège du groupe maritime. Avec ses dizaines d’étages, elle est visible depuis de nombreux points de Marseille et marque l’entrée du quartier d’affaires depuis le nord.
Autour d’elle, d’autres immeubles de bureaux ont été construits. Le secteur accueille notamment des entreprises qui recherchent une adresse proche du port, de la gare Saint-Charles, de l’aéroport Marseille-Provence et des grands axes routiers. Cette concentration facilite les échanges entre les acteurs de la logistique, du transport maritime et des services.
Le quartier d’affaires a également renforcé l’attractivité de Marseille auprès d’entreprises nationales et internationales. Des salariés viennent désormais travailler dans des secteurs qui étaient auparavant associés aux activités portuaires ou industrielles. Cela représente des emplois supplémentaires, mais aussi une nouvelle clientèle pour les commerces, les restaurants et les services de proximité.
Le bilan doit toutefois être nuancé. Tous les emplois créés ne bénéficient pas directement aux habitants des quartiers voisins. L’accès à ces postes dépend du niveau de qualification, des formations disponibles et des possibilités de mobilité. La présence de bureaux ne suffit donc pas, à elle seule, à régler les difficultés sociales du secteur.
Les Docks et les Terrasses du Port ont changé les habitudes
Avant les grands travaux, la Joliette était surtout connue pour ses activités portuaires et ses entrepôts. Les anciens docks ont été réhabilités au lieu d’être entièrement détruits. Le bâtiment accueille aujourd’hui des bureaux, des restaurants, des commerces et des espaces événementiels.
Cette reconversion a donné une nouvelle vie à un patrimoine industriel remarquable. Les grandes salles, les voûtes et les façades en pierre rappellent l’histoire commerciale du port. Le lieu est devenu un point de rendez-vous pour les salariés du quartier, les visiteurs et les habitants qui viennent déjeuner, faire des achats ou assister à un événement.
Un peu plus loin, le centre commercial Les Terrasses du Port a ouvert en 2014. Installé face aux bassins, il propose des boutiques, des restaurants et une grande terrasse donnant sur la mer. Cette vue est devenue l’une des images les plus diffusées du nouveau quartier.
Pour les habitants, l’impact est concret : il est désormais possible de faire du shopping, de manger ou de prendre un verre dans un secteur auparavant peu fréquenté en dehors des horaires de travail. Pour les visiteurs, Les Terrasses du Port constituent souvent une étape entre le centre-ville, le Mucem et les quartiers nord du Vieux-Port.
Cette évolution a aussi créé une concurrence pour certains commerces du centre ancien. Les boutiques indépendantes de la rue de la République, du Panier ou du centre-ville doivent composer avec une offre commerciale plus moderne, plus concentrée et facilement accessible en transports.
Un quartier mieux relié au reste de la ville
Euroméditerranée a entraîné une amélioration importante des liaisons entre la gare Saint-Charles, la Joliette, le Vieux-Port et les quartiers situés au nord. Le métro, le tramway, les lignes de bus et les cheminements piétons structurent désormais un secteur qui était longtemps difficile à traverser.
La station de métro Joliette permet de rejoindre rapidement le centre-ville et la gare Saint-Charles. Le tramway dessert également la rue de la République, la Joliette et plusieurs secteurs proches des quais. Pour les personnes qui travaillent dans les bureaux ou visitent les équipements culturels, cette desserte est un avantage important.
La gare Saint-Charles bénéficie elle aussi de la transformation du secteur. Elle accueille les TGV, les trains régionaux et les lignes permettant de rejoindre l’aéroport. La liaison avec la Joliette facilite les déplacements professionnels et touristiques, même si la montée entre la gare et le centre reste parfois peu confortable avec des bagages ou une poussette.
Le vélo et la marche occupent une place plus importante dans les nouveaux aménagements. Certaines rues disposent de trottoirs larges et d’espaces publics rénovés. La réalité reste cependant inégale : les grands axes sont plus faciles à parcourir que les zones de transition entre les nouveaux immeubles et les quartiers anciens.
- En métro : la ligne 2 dessert notamment Saint-Charles et Joliette ;
- En tramway : plusieurs stations relient la Joliette à la rue de la République et au centre-ville ;
- En train : la gare Saint-Charles reste le principal point d’accès régional et national ;
- À pied : les distances sont raisonnables entre la Joliette, le Panier, le Vieux-Port et la gare, mais certains itinéraires comportent des montées ou des traversées routières importantes.
Des équipements culturels qui ont changé l’image du secteur
Euroméditerranée n’a pas seulement installé des bureaux et des commerces. Le projet s’inscrit dans une transformation culturelle plus large de la façade maritime.
Le Mucem, ouvert en 2013 à l’occasion de Marseille-Provence 2013, se trouve à proximité directe du périmètre. Son bâtiment dessiné par Rudy Ricciotti, le fort Saint-Jean et la passerelle offrent un parcours entre histoire, architecture et Méditerranée. Même s’il ne constitue pas à lui seul un équipement d’Euroméditerranée, il participe pleinement à la nouvelle attractivité du secteur.
Le Silo, ancienne minoterie transformée en salle de spectacles, accueille des concerts, des comédies musicales, des spectacles d’humour et des représentations variées. Sa programmation attire un public venu de toute la métropole.
Le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, installé boulevard de Dunkerque, propose des expositions d’art contemporain. Le musée Regards de Provence, situé près du fort Saint-Jean, met en avant des artistes liés à Marseille, à la Provence et au bassin méditerranéen.
Ces équipements ont un effet direct sur la fréquentation du quartier. La Joliette n’est plus seulement un lieu où l’on vient travailler. On y vient aussi pour une exposition, un concert, une visite familiale ou une promenade en bord de mer. Les horaires et les tarifs varient selon les établissements : il est préférable de consulter leurs sites officiels avant de se déplacer, notamment pour les nocturnes et les événements temporaires.
Une nouvelle façade maritime, mais un accès au littoral encore limité
L’un des objectifs annoncés était de rapprocher Marseille de son port. Dans les faits, la relation avec la mer s’est améliorée autour du Mucem, du fort Saint-Jean et des quais de la Joliette. Les terrasses, les promenades et les points de vue permettent de mieux observer les bassins et les navires.
Mais il ne faut pas imaginer une longue plage urbaine au pied des bureaux. Le port reste un espace économique et logistique. Les activités maritimes imposent des règles de sécurité et limitent l’accès à certaines zones. Les habitants peuvent profiter de plusieurs espaces publics, mais une grande partie des bassins demeure inaccessible.
Cette situation rappelle la particularité de Marseille : la ville vit avec son port, sans pouvoir accéder partout à ses quais. Euroméditerranée améliore les points de contact, mais ne transforme pas l’ensemble de la zone portuaire en promenade libre.
Des logements neufs et une pression immobilière plus forte
Le développement du quartier d’affaires s’est accompagné de programmes de logements. Des immeubles neufs ont été construits près de la Joliette, d’Arenc et dans plusieurs secteurs de l’extension d’Euroméditerranée. Certains programmes prévoient des logements en accession, du locatif privé, du logement social et des résidences destinées aux étudiants ou aux jeunes actifs.
Cette offre répond à une demande réelle. Les salariés veulent habiter près de leur lieu de travail et les étudiants recherchent des logements proches des transports. La proximité du centre-ville, de la gare et du littoral rend également le secteur attractif pour les investisseurs et les nouveaux arrivants.
Le revers est une hausse de la pression immobilière dans plusieurs rues. Les loyers et les prix peuvent être plus élevés autour des immeubles récents, des équipements culturels et des zones commerciales. La question du maintien des habitants historiques reste donc centrale.
Un quartier ne se résume pas à ses façades neuves. Il a besoin d’écoles, de commerces du quotidien, de services publics, de médecins et d’espaces pour les familles. Dans certains secteurs, l’offre de proximité progresse moins vite que les constructions de bureaux et de logements.
Euroméditerranée 2 : une transformation qui s’étend vers le nord
La deuxième phase du projet élargit la transformation vers les quartiers situés au nord de la Joliette, notamment autour d’Arenc, des Crottes, de la Cabucelle et de la zone de la porte d’Aix selon les secteurs concernés. Les opérations portent sur la création de logements, l’aménagement d’espaces publics, la reconversion de friches et l’amélioration des connexions avec les quartiers existants.
Cette extension est particulièrement suivie car elle concerne des territoires où les écarts sociaux sont importants. L’enjeu n’est plus seulement de créer une vitrine économique, mais de réaliser une transition urbaine cohérente avec les habitants déjà présents.
Les questions concrètes sont nombreuses : quels logements seront accessibles aux familles locales ? Quels commerces seront installés ? Les écoles et les transports suivront-ils ? Les travaux amélioreront-ils les rues du quotidien ou seulement les abords des nouvelles opérations ?
Le chantier s’inscrit dans le temps long. Les habitants doivent composer avec les grues, les déviations, le bruit et les changements de circulation. En contrepartie, certains secteurs bénéficient de rues rénovées, de nouveaux jardins et d’équipements qui n’existaient pas auparavant. Pour juger le résultat, il faudra observer les usages réels une fois les immeubles livrés.
Les limites visibles au quotidien
Euroméditerranée a modernisé une partie de Marseille, mais le projet ne règle pas tous les problèmes du centre et des quartiers nord. Plusieurs limites restent régulièrement évoquées :
- la coexistence difficile entre quartiers neufs et secteurs anciens dégradés ;
- des espaces publics parfois très minéraux, avec peu d’ombre en été ;
- une fréquentation importante aux heures de bureau, mais plus faible dans certaines rues le soir ;
- des prix immobiliers qui peuvent exclure une partie des ménages ;
- des travaux qui durent plusieurs années et compliquent les déplacements ;
- une offre de commerces de proximité encore inégale selon les secteurs.
La question de la chaleur est également importante. Les grandes places et les larges esplanades offrent une image contemporaine, mais elles peuvent devenir difficiles à parcourir en période estivale lorsqu’elles manquent d’arbres et de zones ombragées. Les futurs aménagements devront intégrer davantage de végétation, de bancs et de solutions pour les déplacements à pied.
Ce qu’Euroméditerranée change pour les habitants et les visiteurs
Pour un visiteur, Euroméditerranée permet aujourd’hui de parcourir en une demi-journée plusieurs lieux très différents : la gare Saint-Charles, la porte d’Aix, la rue de la République, les Docks, les Terrasses du Port, le Mucem et le fort Saint-Jean. Le secteur est bien desservi et concentre une offre importante de culture, de shopping et de restauration.
Pour un habitant, le changement dépend beaucoup de l’adresse. Certains profitent de nouveaux transports, d’un logement récent ou d’un accès facilité aux commerces. D’autres voient surtout les chantiers, la hausse des loyers et la disparition progressive de certaines activités traditionnelles.
Pour Marseille, l’enjeu est désormais de faire fonctionner ensemble ces deux réalités. Le quartier d’affaires doit créer des emplois, mais aussi s’ouvrir sur les quartiers voisins. Les nouveaux logements doivent accueillir des ménages différents. Les espaces publics doivent être agréables toute l’année. Et la façade maritime doit rester accessible, sans oublier sa fonction portuaire.
Euroméditerranée a déjà profondément modifié le paysage et l’économie marseillaise. Le projet a replacé la Joliette et les anciens docks au centre de la vie urbaine. La prochaine étape sera moins spectaculaire, mais tout aussi importante : faire de ces nouveaux quartiers des lieux vivants, pratiques et accessibles, y compris en dehors des horaires de bureau et des périodes touristiques.

